« Ma vie a toujours été traversée par cette conviction : c’est le christianisme qui donne la joie et fait grandir. On ne pourrait sans doute pas supporter une vie d’opposant systématique » (Lumière du monde, p. 28). Ces mots de Benoît XVI nous lancent un défi : que signifie être chrétien aujourd’hui ? Continuer à croire simplement par tradition, dévotion ou habitude, en se retirant dans sa coquille, n’est pas à la hauteur de ce défi. De la même façon, réagir avecforce et s’opposer au monde pour reprendre le terrain perdu est insuffisant, le Pape dit mêmequ’« on ne pourrait sans doute pas le supporter ». Au fond, aucune de ces deux solutions – se retirer du monde ou s’y opposer – n’est capable de susciter de l’intérêt pour le christianisme,parce qu’aucune ne respecte ce qui sera toujours la référence de l’annonce chrétienne :l’Évangile. Jésus s’est posé dans le monde avec une capacité d’attirer qui a fasciné leshommes de son temps. Comme le dit Péguy, « Il ne perdit pas ses trois ans, il ne les employapas à geindre et à interpeller le malheur des temps… Il y coupa (court)… En faisant lechristianisme » (Véronique). Le Christ a introduit dans l’histoire une présence humainetellement fascinante que tous ceux qui se trouvaient face à elle devaient la prendre en considération. Pour la refuser ou pour l’accepter. Il n’a laissé personne indifférent.
Aujourd’hui, nous nous trouvons tous devant une « crise de l’humain » qui se manifeste par une lassitude, un désintérêt vis-à-vis de la réalité, et qui concerne tous les milieux qui ont àvoir avec la vie des gens. En effet, c’est un malheur pour tout le monde que les personnes ne se mettent pas en jeu avec leur raison et leur liberté. Et c’est justement maintenant quel’Église a devant elle une aventure fascinante, la même que celle des origines : témoigner qu’il existe quelque chose en mesure de réveiller et de susciter un intérêt véritable. « Mon cœur aussi attend, / regardant vers la lumière et vers la vie, / un autre prodige du printemps ». Nous tous, comme le poète Antonio Machado, nous attendons le miracle du printemps, pour yvoir s’accomplir notre vie. Et si, toujours avec le poète, on dit que c’est un rêve, pourquoi l’attendons-nous ? Parce que cette attente nous constitue de façon intime, comme l’écrit Benoît XVI : « On voit que l’homme recherche une joie sans borne et voudrait avoir du plaisirà l’extrême, il voudrait l’infini » (Lumière du monde, p. 88). Mais l’homme peut déchoir, lemonde peut essayer de réduire ce désir d’infini en le minimisant ; il peut même s’en moqueren offrant quelque chose qui attire pour quelques temps, mais qui ne dure pas et laisse en fin de compte plus insatisfait et plus sceptique. Or, la preuve de la vérité de ce qui fascine etréveille un intérêt, c’est que cela doit durer. Mais – on le voit quand on aime une personne ou quand on entreprend un nouveau travail – même les plus belles choses sont amenées à disparaître. Alors, le problème de la vie, c’est de savoir s’il existe quelque chose qui dure.
Le christianisme a la prétention – parce que son origine n’est pas humaine, même s’il estvisible sur le visage des hommes qui l’ont rencontré – de porter la seule réponse en mesure dedurer dans le temps et dans l’éternité. Cependant, un christianisme réduit n’est pas en mesurede faire cela. Nous savons par expérience qu’il existe une façon abstraite de parler de la foiqui ne suscite pas la moindre curiosité. Si le christianisme n’est pas respecté dans sa nature,tel qu’il est apparu dans l’histoire, il ne peut s’enraciner dans le cœur. Le christianisme esttoujours mis à l’épreuve devant le désir du cœur, et il ne peut s’en libérer : c’est le Christ luimême qui s’est soumis à cette épreuve. Ce qu’il y a de fascinant, c’est que Dieu, en se dépouillant de Son pouvoir, s’est fait homme pour respecter la dignité et la liberté de chacun.En s’incarnant, c’est comme s’il avait dit à l’homme : « Regarde donc un peu si, en vivant encontact avec moi, tu trouves quelque chose d’intéressant qui rend ta vie plus dense, plusgrande, plus heureuse. Ce que tu n’es pas capable d’obtenir par tes efforts, tu peux l’obtenir situ me suis ». Il en a été ainsi dès le commencement. Quand les deux premiers disciples demandent : « Où habites-tu ? », Il répond : « Venez et voyez ». Sa simplicité est désarmante.Dieu s’en remet au jugement des deux premiers qui Le rencontrent. L’homme ne peut éviterde comparer continuellement ce qui se passe avec ses exigences fondamentales.
Certains pourraient objecter qu’à l’époque de Jésus on voyait des miracles, et qu’aujourd’huiil n’y a plus de prodiges. Il n’en est pas ainsi, parce que cette expérience continue à avoir lieu,comme le premier jour : lorsqu’on rencontre des personnes qui réveillent en nous un tel intérêtet une telle attirance qu’elles nous obligent à tenir compte de ce qui nous est arrivé. Comme ledit le Pape, « Dieu ne s’impose pas. […] Son existence est une rencontre, qui descend jusqu’au plus intime et au plus profond de l’homme » (Lumière du monde, p. 228).Il y a quelques années, un de mes amis est allé étudier l’arabe au Caire. Il a rencontré un professeur musulman. La rencontre aurait pu se dérouler selon les stéréotypes de l’un et de l’autre. Mais il s’est produit quelque chose d’inattendu : ils sont devenus amis. Le musulman a demandé à mon ami pourquoi il était chrétien, et ce dernier l’a invité en Italie et lui a faitconnaître le Meeting de Rimini. Poussé par cette rencontre avec une réalité humainedifférente, il a voulu réaliser le Meeting du Caire, en impliquant de nombreux jeuneségyptiens, musulmans et chrétiens.Récemment à Moscou, j’ai connu des personnes qui, jusqu’à il y a peu de temps, n’avaient rien à voir avec la foi. Elles l’ont découverte en rencontrant des chrétiens qui avaient suscitéleur curiosité. Certaines étaient baptisées dans l’Église orthodoxe et se sont intéressées au christianisme – ce qu’elles n’avaient jamais fait auparavant – grâce à des amis qui le vivaient avec intensité et plénitude.Ce ne sont pas des histoires du passé, mais c’est quelque chose qui arrive maintenant, dans leprésent.Au cours de sa visite récente en Espagne, Benoît XVI a invité à un dialogue entre laïcité et foi. Et comment l’a-t-il fait ? En indiquant une présence, un témoin : Gaudì, qui avec la Sagrada Familia « a été capable de créer […] un espace de beauté, de foi et d’espérance, quiconduit l’homme à la rencontre de Celui qui est la vérité et la beauté même ». Le Pape a lancéun défi à tous, en rendant contemporain le regard du Christ et en indiquant la nouvelleexpérience qu’Il introduit dans la vie : chacun peut s’y intéresser ou la refuser. Quand Benoît XVI nous appelle à la conversion, il nous dit que pour être témoin du Christ, pour nous faire « transparence du Christ pour le monde », nous devons parcourir un chemin humainjusqu’à la découverte de la pertinence de la foi aux exigences de notre vie. Je ne sais pas si un catholique peut se sentir exclu de cet appel du Pape. Moi, non.
L’Osservatore Romano, 23 décembre 2010
